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mes loyautés

Il est 22h20, et je devrais déjà dormir. Mais comme souvent les dimanches soirs, je reste là, éveillée jusqu’à tard, à voir défiler mes pensées, les laissant aller et venir sans pouvoir les attraper, et encore moins les empêcher de m’assaillir…

Il est 22h20, et je devrais déjà dormir. Mais comme souvent les dimanches soirs, je reste là, éveillée jusqu’à tard, à voir défiler mes pensées, les laissant aller et venir sans pouvoir les attraper, et encore moins les empêcher de m’assaillir…

J’ai passé une partie de ma journée à me demander "Que faire? Où aller?" et je n'en ai pas la moindre idée. Pourtant c'est là, comme une nécessité. Ce n'est pas la fuite que je viens chercher, juste un moyen de me sauver. Et peut-être que pour ça, je dois m'en aller. M'éloigner. Parce que ces 8 derniers mois m'ont engloutie. J'ai fini dans l'estomac de ce monstre que l'on appelle famille. J’ai été avalée, happée par l'âge, par la maladie, celle que je n'ai pas porté, mais que j'ai supporté. Et qui, en contrepartie, ne m'a pas écoutée - la solitude elle aussi, m'a avalée. Ces 8 derniers mois ont eu ma peau et pourtant, je survis. Pire, je revis. J'apprends, je me forme, je me documente. Je prépare la suite, en secret. C'est ma revanche, le seul moyen que j’ai trouvé pour m’extraire et ne pas finir broyée.

Je vais là où ils ne me comprennent pas. Ont-ils seulement essayé, ne serait-ce qu’une fois? Je ne crois pas. J’ai toujours été différente. L’intellectuelle. Celle qui n'est pas manuelle. Celle qui rêve trop. Qui est sensible - là aussi, trop. Celle qui n'a rien fait comme les autres, qui ne s'est pas mariée, qui n'a pas eu d'enfant. Celle qui est partie vivre loin, celle qui bouscule l'ordre établi de leurs petites vies. C'en est peut-être trop. Pour autant, je ne demande rien, si ce n'est qu'ils m'écoutent, ou plutôt qu'ils m'entendent, et me regardent pour de vrai. Qu’ils prennent le temps de me voir telle que je suis, et non telle qu’ils me voudraient.

Sauf que…

Depuis que je suis revenue auprès d'eux, j'ai l'impression d'ouvrir les yeux. J'ai l'impression de me réveiller, de réaliser qu'on est loin de ce que l'on prétendait: une famille unie malgré les difficultés. Cela fait longtemps que le bateau a chaviré, coulé, que nous sommes devenus des naufragés, des rescapés. Puis les courants nous ont éloignés, alors que le lien était déjà plus que fin. Je me suis agrippée à une bouée et j'ai tenté de nager - je croyais vouloir les retrouver, c'est d'ailleurs ce que j'ai fait. Mais je me demande ce qu'il reste réellement de nous. Je me demande si nous ne sommes pas comme ce bateau, en lambeaux, trop abîmés pour encore arriver ensemble à naviguer, peut-être même à flotter? J'ai toujours cru avoir un problème. J'ai toujours cru que j'étais le problème. Que les autres - ma mère notamment - détenaient une forme de vérité, que moi-même j'ignorais. D'elle, je ne remettais rien en question; je crois que c'est un réflexe qui dès la naissance s'est ancré: avec mon père, il ne fallait surtout pas parler, ni questionner. Il fallait baisser la tête, se taire et travailler. Mon seul refuge, en-dehors des histoires que je m'inventais, était ma mère. Elle était mon pilier, mon rempart contre la violence de mon père. Et je sais ce que ça lui en a coûté: elle ne s'en est jamais remise, même si elle ne veut l'avouer.

Alors je suis revenue, lorsque je l'ai vue diminuée. Je suis revenue, parce que c'est ce que tout enfant, à mon sens, aurait fait. Parce que c'est ce que, par amour pour un parent, on fait. La suite, je ne l'ai pas vue venir. Je me suis juste pris un mur, de face, en pleine figure. Depuis, j'observe, je retrace nos histoires, plonge dans mes souvenirs, qui se font rares. Comme sur une carte, mon doigt suit le chemin de ma lignée - le mien, le sien, s'arrête parfois, butte contre un rocher, puis reprend sa course jusqu'à la prochaine image qui viendra à moi. Je comprends. Je conscientise. Je m'aperçois de certains comportements - les miens, les siens, et réalise à quel point nous avons été brisés. À quel point nous n'avons cessé de reproduire ce qui était tout, sauf la normalité. Et cela me saute aux yeux, depuis que je suis rentrée.

Malgré tout…

Malgré tout, je continue de faire ce que j'ai toujours fait. Les courses, les repas du week-end. J'ai levé le pied, parce que l’anxiété commençait à m’étrangler, et que personne ne m'écoutait. Je ne sais pas s'il reste de l'amour, après tout ça; il a été écrasé par ce corps que je n’ai cessé de relever, il s’est épuisé, au fur et à mesure que les jours passaient, et que mon corps ployait. Il s’est évaporé en fines gouttelettes, une buée qui vient écrire sur mes fenêtre le mot loyauté. La loyauté d'une fille envers celle qui l'a élevée. Envers celle qui a été là comme elle le pouvait. La loyauté d'une fille qui sait qu'au fond d’elle, elle ne peut pas la laisser tomber.

Pourtant il le faudrait, si elle veut se sauver...

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en silence

Le ciel est calme, mais les étoiles ne brillent pas. Il devrait flotter dans l'air une euphorie légère, de celles que l'on connaît chaque premier janvier. Pourtant, cette nuit m'apparait plus sombre que jamais; je manque certainement d'objectivité. Depuis quelques jours maintenant, je m'emploie à graver l'empreinte de mon corps sur le canapé, l'y fondant, désarticulé, comme coulé au ciment. Le nouvel-an commence difficilement… 

Femme dans salle de bains

Le ciel est calme, mais les étoiles ne brillent pas. Il devrait flotter dans l'air une euphorie légère, de celles que l'on connaît chaque premier janvier. Pourtant, cette nuit m'apparait plus sombre que jamais; je manque certainement d'objectivité. Depuis quelques jours maintenant, je m'emploie à graver l'empreinte de mon corps sur le canapé, l'y fondant, désarticulé, comme coulé au ciment. Le nouvel-an commence difficilement… 

Quatre jours. Quatre jours que les ambulanciers sont venus la chercher. Quatre jours que j'ai la paix - c'est horrible à dire, je le sais. Mais ce n'est pas moins la réalité. Ma réalité. Celle de sa maladie. Celle d'une lente descente vers la fatigue et l'oubli. Celle de son regard qui se pose dans le vide comme s'il était prêt à tomber, tandis que face à elle, je tends les mains pour tenter de le rattraper. En vain. Bien que faiblissant, vacillant, son corps est bien là - je l'ai soulevé assez de fois - il a juste cessé de la porter, trop las, trop usé par la leucémie et les fracas qu'elle n'a eu cesse de subir. J'ai longtemps culpabilisé. Je me suis longtemps interdit le bonheur, l'amour, la joie, car elle, n'avait rien connu de tout ça. Tout me ramène en ce moment à mon enfance, à ces années où la peur a pris le pas sur l'innocence. Il m'est difficile toutefois de me plonger dans mes souvenirs, pas à cause de la douleur, non, simplement parce qu'il n'en existe presque plus. Ils se sont dissouts, ont progressivement disparus - c'est souvent le cas, lors de traumas. Et c'est sans doute mieux comme ça. 

Des quelques miettes auxquelles j'ai encore accès, je peux seulement dire que rien n'a été tendre. Surtout pas lui. Si je retrouve ça et là des moments de rires et de légèreté, il y avait toujours une ombre qui flottait, qui nous surveillait. Si, dans mon enfance j’ai pu connaître la joie, la vraie, je l’ai oubliée, elle s'est dérobée à moi, m'a échappé et les souvenirs se sont réécrits, beaucoup moins jolis. Alors je m’évadais. J'inventais des histoires où les gentils gagnaient. Des mondes où j'incarnais le contraire de qui j'étais, une petite fille et une adolescente que personne ne regardait - vous comprenez mieux pourquoi je fais des autoportraits. Je ne crois pas avoir jamais vu ma mère véritablement heureuse. S'amuser. Rire à gorge déployée. Il y avait en elle une sorte de retenue, comme si elle se l'interdisait, comme si elle avait perdu cette faculté. Un regard voilé, qui ne l’a jamais quitté. Le fait est que, tout l'or du monde n'aurait pu la réparer. Quelque chose en elle, à un moment donné s'est brisé, et j'aurai beau dire, beau faire, il est bien trop tard pour la sauver. Mais je peux encore me sauver moi. Je peux encore aimer - ai-je seulement cessé? Vivre. Rire, sourire, danser. Et respirer.


Il suffit juste de me relever…

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le poids des larmes

Lentement, je glisse dans l'immobilité, sans pouvoir me relever. Mon corps tout entier appel au repos, mais plus rien ne répond. Si mes membres semblent pouvoir encore s'articuler, tout à l'intérieur est figé. J'ai le sentiment d'être comme ces rivières dont la source, petit à petit, se tarit, ces rivières que l'on voit disparaître, et que l'on choisit d'ignorer par commodité. Celles dont il ne restera qu'un semblant de passage, un sentier noueux et caillouteux, qui tombera dans l'oubli, enseveli sous le bruit.

Femme tatouée dans son bain

Lentement, je glisse dans l'immobilité, sans pouvoir me relever. Mon corps tout entier appel au repos, mais plus rien ne répond. Si mes membres semblent pouvoir encore s'articuler, tout à l'intérieur est figé. J'ai le sentiment d'être comme ces rivières dont la source, petit à petit, se tarit; ces rivières que l'on voit disparaître, et que l'on choisit d'ignorer par commodité. Celles dont il ne restera qu'un semblant de passage, un sentier noueux et caillouteux, qui tombera dans l'oubli, enseveli sous le bruit.

"la ligne pure et horizontale de la mer était pour elles deux, filles nées dans la montagne, un paysage empli de chaînes crénelées et massifs arrondis, l'expression totale de ce qu'est l'infini" – Wendy Delorme, Le chant de la rivière

Peut-être ai-je trop pleuré, et plus de larmes à donner. Elles auront certainement rejoint les rivières, les mers, les océans, retrouvé leur liberté là où moi, je reste enfermée. Elles, dansant dans les courants, jouant avec les goélands, devenant pluie, torrents, et moi me murant dans cette prison, celle que certains appellent "vie", celle qui vient en mon sein chuchoter "fuis!". Je ne sais pas ce que je fous là. Ce qui me semblait juste il y a six mois réveille aujourd'hui un léger sentiment d'effroi, celui d'avoir fait le mauvais choix. J'en frissonne rien qu'en écrivant ces lignes. Parce que ça ravive en moi ce qui est probablement ma plus grande peur, non pas celle de la mort, mais celle de rater ma vie, de passer à côté. De me retourner dans 5, 10 ou 15 ans, en me demandant où est-ce que j'ai perdu mon temps. 

Oui, parfois l'urgence me prend et m'étreint un peu trop fortement, comme en ce moment. Sauf qu'aujourd'hui elle me fige dans le froid, enserre mes bras, mon ventre, noue ma gorge, mon estomac, m'empêchant de faire quoi que ce soit. Je n'ai ni la force, ni le courage de me débattre - je ne suis même pas sûre que cela serve réellement. J'ai beau avoir dit, j'ai beau avoir pleuré, je crois même avoir supplié, personne ne m'a écouté. Personne n'a cherché à savoir comment j'allais, mais le fait est: je ne résisterai pas à un nouveau chaos. Je devrais peut-être suivre mes sanglots. Laisser mon corps glisser, couler dans le lit de ma rivière, m'y abandonner tout entière. L'eau m'a porté, m'a soignée. L'eau m'a guéri de ce que mes générations ont subi. Mais une vague suffit-elle pour nettoyer, pour effacer la violence accumulée tant d'années?

J'espère qu'un jour viendra où la mer me le dira, et que sa réponse ne m’achèvera pas…

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