caresser les brins d’herbe
Je te laisserai des mots, En dessous de ta porte, En dessous des murs qui chantent…
- Patrick Watson, “Je te laisserai des mots”
J’ai marché, jusqu’à frôler de mes pieds les brins d’herbe parfumés. Dans ce lit que le soleil a réchauffé, je me suis allongée, baignée par la douceur du moment, par les rires, les murmures des gens. Enfin je revenais un moment. Enfin, je retrouvais un semblant d’apaisement. Les paupières à demi-fermées, mon esprit commençait à voyager. Les bruits devenaient de douces mélodies, tandis que les nuages projetaient des ombres qui se mettaient à danser lentement, d’une chorégraphie que seule la nature savait. Pendant un instant, je souriais…
le point de bascule
La nuit de trop, ou les heures de pas assez; je ne suis même pas certaine d’avoir les mots à vrai dire, tant en cet instant, tout semble m’échapper. Tout ce que je sais, c’est que l’ombre et la lumière semblent se confondre, et que devant mon café, moi, je sombre…
La nuit de trop, ou les heures de pas assez; je ne suis même pas certaine d’avoir les mots à vrai dire, tant en cet instant, tout semble m’échapper. Tout ce que je sais, c’est que l’ombre et la lumière semblent se confondre, et que devant mon café, moi, je sombre…
"Ma famille incarne ce que la joie a de plus bruyant, de plus spectaculaire, l'écho inlassable des morts, et le retentissement du désastre. Aujourd'hui je sais aussi qu'elle illustre, comme tant d'autres familles, le pouvoir de destruction du verbe, et celui du silence"
– Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit.
Alors que je déroule le fil de ces derniers jours, de ces derniers mois, je réalise que rien n’est à sa place, rien ne va. J’ai passé les dernières 72 heures à me demander si nous étions une famille incroyablement douée ou au contraire, totalement et irrémédiablement fracassée. De celles qui taisent, qui cachent sous le tapis les problèmes, les non-dits. Les mots qu'il ne faut pas prononcer, les émotions qu'il ne faut pas nommer - et encore moins éprouver. Elle a même réussi à me faire douter. Effectivement, pour se mentir elle est douée, c'est là une chose que je ne peux lui enlever.
Je ne pensais pas en arriver là. Elle non plus, je crois. J’ai beau l’aimer, en ce moment je donnerais tout pour en être éloignée. J'ai l'image de son corps, raide, gisant face contre sol. Dans la cuisine. Dans sa chambre. À côté de son lit, à côté d'une flaque de sang. Nue dans la salle de bains, recroquevillée derrière la porte, m'empêchant d'y entrer. J'ai la sensation de mon corps qui se tend, mes genoux qui se plient, mes bras qui plongent la chercher. De son poids, ses os qui viennent peser. Elle n'est pas lourde pourtant, mais son inertie la rend pesante, plus difficile à bouger. J'ai la sensation de mon pouls qui vient s'accélérer, de la chaleur dans mon cou qui commence à monter, pour se répandre jusque dans mes joues. De cette porte bloquée, tandis que j'essaie d'aspirer mon corps pour me glisser dans l'entrebâillement, derrière lequel elle m'attend. Mon coeur qui se serre. Les larmes qui coulent. La fatigue et le stress qui m'ensevelissent sauf que personne n'est là pour me relever, moi.
L'histoire semble se répéter, à la différence que cette fois, le sommeil se refuse à me trouver. Deux nuits à la veiller. Deux nuits à guetter le moindre bruit - le moindre silence aussi, mais cela n'a pas suffit. Cela ne l'a pas empêché de tomber. Une fois. Deux fois. Trois fois. J'ai cessé de compter. C'était juste une fois, deux fois, trois fois de trop. Elle a plongé dans une abîme, je ne sais exactement à quel moment, et ne peut s'empêcher de m'y entraîner plus ou moins volontairement. Alors que Dieu me pardonne si je vis son absence comme un soulagement, une respiration.
Mais jusqu'à quand?
le poids des larmes
Lentement, je glisse dans l'immobilité, sans pouvoir me relever. Mon corps tout entier appel au repos, mais plus rien ne répond. Si mes membres semblent pouvoir encore s'articuler, tout à l'intérieur est figé. J'ai le sentiment d'être comme ces rivières dont la source, petit à petit, se tarit, ces rivières que l'on voit disparaître, et que l'on choisit d'ignorer par commodité. Celles dont il ne restera qu'un semblant de passage, un sentier noueux et caillouteux, qui tombera dans l'oubli, enseveli sous le bruit.
Lentement, je glisse dans l'immobilité, sans pouvoir me relever. Mon corps tout entier appel au repos, mais plus rien ne répond. Si mes membres semblent pouvoir encore s'articuler, tout à l'intérieur est figé. J'ai le sentiment d'être comme ces rivières dont la source, petit à petit, se tarit; ces rivières que l'on voit disparaître, et que l'on choisit d'ignorer par commodité. Celles dont il ne restera qu'un semblant de passage, un sentier noueux et caillouteux, qui tombera dans l'oubli, enseveli sous le bruit.
"la ligne pure et horizontale de la mer était pour elles deux, filles nées dans la montagne, un paysage empli de chaînes crénelées et massifs arrondis, l'expression totale de ce qu'est l'infini" – Wendy Delorme, Le chant de la rivière
Peut-être ai-je trop pleuré, et plus de larmes à donner. Elles auront certainement rejoint les rivières, les mers, les océans, retrouvé leur liberté là où moi, je reste enfermée. Elles, dansant dans les courants, jouant avec les goélands, devenant pluie, torrents, et moi me murant dans cette prison, celle que certains appellent "vie", celle qui vient en mon sein chuchoter "fuis!". Je ne sais pas ce que je fous là. Ce qui me semblait juste il y a six mois réveille aujourd'hui un léger sentiment d'effroi, celui d'avoir fait le mauvais choix. J'en frissonne rien qu'en écrivant ces lignes. Parce que ça ravive en moi ce qui est probablement ma plus grande peur, non pas celle de la mort, mais celle de rater ma vie, de passer à côté. De me retourner dans 5, 10 ou 15 ans, en me demandant où est-ce que j'ai perdu mon temps.
Oui, parfois l'urgence me prend et m'étreint un peu trop fortement, comme en ce moment. Sauf qu'aujourd'hui elle me fige dans le froid, enserre mes bras, mon ventre, noue ma gorge, mon estomac, m'empêchant de faire quoi que ce soit. Je n'ai ni la force, ni le courage de me débattre - je ne suis même pas sûre que cela serve réellement. J'ai beau avoir dit, j'ai beau avoir pleuré, je crois même avoir supplié, personne ne m'a écouté. Personne n'a cherché à savoir comment j'allais, mais le fait est: je ne résisterai pas à un nouveau chaos. Je devrais peut-être suivre mes sanglots. Laisser mon corps glisser, couler dans le lit de ma rivière, m'y abandonner tout entière. L'eau m'a porté, m'a soignée. L'eau m'a guéri de ce que mes générations ont subi. Mais une vague suffit-elle pour nettoyer, pour effacer la violence accumulée tant d'années?
J'espère qu'un jour viendra où la mer me le dira, et que sa réponse ne m’achèvera pas…